B.M. 1984 L'INDUSTRIE TEXTILE AU MENIL (suite)

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Les usines de Demrupt – Les établissements Kohler : l’usine du Pré Gérard

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C’est peu avant 1840 que vient s’installer au « village » Joseph BLUCHE véritable fondateur de la plus ancienne usine du Ménil. Ce personnage est né à Bussang le 6 messidor an treize (1806) de Nicolas Romary Bluche cultivateur. Dans cette commune, le textile s’est répandu très tôt et intéresse le jeune Bluche qui montre des dispositions telles qu’on le retrouve en 1836, date de son mariage, directeur du tissage mécanique de Bâmont (Saulxures) qui appartient à Jean Thiébaut Géhin. Désireux de créer sa propre entreprise, Joseph Bluche s’associe donc avec Jean Claude Maurice du Ménil qui vient d’acquérir de Jean Baptiste Bôle le moulin de Demrupt. Il obtient ainsi la possibilité d’installer la roue hydraulique nécessaire  pour actionner les métiers du tissage mécanique qu’il élève sur les terrains achetés au Pré Gérard. Cette association est de courte durée puisque dès le 25 juin 1840, leur société est liquidée ; Joseph Bluche poursuivant seul son chemin (1) et Jean Claude Maurice cédant peu après son moulin à deux autres fabricants : Braud et Berton.  Une enquête réalisée le 3 janvier 1842 et concernant le travail des enfants révèle qu’il emploie à cette date 100  ouvriers dont 12 garçons de 10 à 14 ans et 8 filles de 10 à 13 ans ; il est précisé que ces derniers fournissent un travail qui «  n’est point dangereux et n’excède point leur force ». En 1845, la fabrique compte 124 métiers mécaniques et emploi 80 ouvriers. Afin d’éliminer les risques de chômage technique dus au débit irrégulier du ruisseau du Ménil, il a complété la capacité de sa roue hydraulique avec une machine à vapeur de 15/17 chevaux.

 

EN 1853, la fabrique transformée et agrandie devient tissage, c’est semble-t-il le grand bâtiment qui subsiste au cœur de l’usine actuelle. L’eau qui alimente la roue hydraulique est fournie par un barrage situé à 38 mètres en aval du canal de l’usine Brau (supérieure) d’une largeur de 12 m 50 et complété par une vanne de 2 m 60 de large suivant un règlement du 10Janvier 1849.

 

C’est vers cette époque que Joseph Bluche quitte le Ménil, pour aller demeurer à REMIREMONT où il apparaît dans le recensement de 1856. Il fait construire dans le même temps un autre tissage au Thillot (2) (actuellement la S I C A P), achète encore en 1857 le tissage du Gouau (Pont Charreau) qu’il revend peu après. En 1860, il cède son usine du pré Gérard à Thiébaut Kohler originaire de Thann qui vient s’installer au Ménil avec son épouse Wilhelmine Stamm et la mère de cette dernière. Le recensement de l’industrie effectué en 1861 nous donne des renseignements très précis au sujet de ce tissage de coton.

 

Valeur de l’établissement 100 000 francs

 

Ouvriers employés :

hommes 42 salaire moyen 1 F 70 / jour

femmes 57            " 1 F 50

enfants 7

 

force employée :           eau 18 CV vapeur 16 CV

 

Nombre de métiers :     128

Production : 900 000 mètres de calicot (= 360 000 francs)

 

Le traité de libre échange signé avec l’Angleterre en 1860 ouvre une période de graves difficultés pour l’industrie textile, la plupart des industriels des Hautes Vosges devront céder la place à d’autres entrepreneurs en particulier alsaciens (la courbe par exemple acquise par Stehelin & Cie en 1869, le Prey reprise par Gros, Roman et Marozeau de Wesserling vers 1880), Thiébaut Kohler qui exploite également le tissage de la Goutte du Rieux à Saint Maurice réussit à se maintenir ; il s’intéresse également à la vie de la commune puisqu’il devient maire le 27 mars 1881 sous les couleurs républicaines. Des ennuis de santé l’obligent à démissionner l’année suivante. Il meurt à 59 ans, le 13 décembre 1882 laissant sa succession à son fils Henri âgé de 30 ans déjà associé à ses affaires.

 

Celui-ci met à profit la politique protectionniste de Jules Méline pour développer l’entreprise familiale. Dès 1888, une nouvelle machine à vapeur a été installée qui permet l’augmentation vers 1895 du nombre des métiers à tisser qui passe à 186. En 1899 une nouvelle « caserne » est construite pour les ouvriers, en 1900 un asile et un magasin. Après la mort d’Henri KOHLER survenue le 16 novembre 1899 sa veuve Marie Madeleine DOLLANDER poursuit son œuvre bientôt assistée de son fils Robert,  remplaçant en 1905 les anciens métiers par des « Lancaster » perfectionnés mûs par une machine à vapeur SACM de 150 CV.

 

Robert Kohler qui sera maire du Ménil de 1923 à 1945 administre l’entreprise jusque 1952 (il meurt 2 ans plus tard) la cédant à son fils Claude qui modernise l’usine de Demrupt en remplaçant les métiers Lancaster par des « Picanol  type président » de diverses largeurs au nombre de 77, développe avec l’aide active de son épouse une unité de confection (produits COK) rachète en 1960 l’usine Hans voisine, en janvier 1974 les établissements A France de Ferdrupt. L’ensemble employant actuellement une soixantaine d’ouvriers.

 

Notes : (1) Il faut noter que Joseph Bluche exerce dès 1841 l’activité de « fabricant de calicot » à Demrupt ; nous possédons en effet – grâce à l’obligeance de M & Mme Kohler les relevés des contributions de Joseph Bluche pour 1842. Celui-ci doit en particulier payer 266,98 FRS de patente chiffre important à l’époque et qui indique une grande activité prouvée d’autre part par l’emploi d’au moins deux contremaîtres, Jeangoult PFIHL et Amédée Jeanroi. Le recensement de 1841, nous apprends que Joseph Bluche, né le 24 juin 1806, est marié depuis le 1/9/1836 à Marguerite Adélaïde Binger (originaire de Trèves en Allemagne) et qu’ils ont à cette date 3 enfants dont 2 vont d’ailleurs décéder peu après (Adélaïde en 1842 et Joseph en 1845). Deux autres enfants nés au Ménil compléteront cette famille, Marie-Joséphine née en 1844 qui épousera le célèbre Jules Méline, président du Conseil à la fin du siècle, et Ernest Barnabé né le 11Juin 1846 qui succédera à son père comme industriel.

 

(2) Il s’est associé temporairement à Jules Danis de Cornimont pour créer ce tissage qui remplace une tannerie et un moulin.

 

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Le tissage du Pont Charreau. (Aujourd’hui Société Européenne de constructions).

 

La «  Statistique des Vosges » de Lepage et Charton parue en 1845 mentionne l’existence d’un troisième tissage au Ménil (outre ceux de Braud et Bluche) de dimensions plus modestes puisque ne représentant qu’une valeur de 30 000 francs au lieu de 180 000 francs pour celui de Joseph Bluche et n’employant que 35 ouvriers. Il appartenant à Jean Nicolas Noël qualifié de 1846, âgé de 40 ans. Le 16 septembre 1845, associé à Blaise Chevrier (1) il demande au préfet l’autorisation" d’établir une digue ou vanne dans le ruisseau de Goual et de réparer celle qui existe déjà sur le ruisseau des Granges" afin de faire mouvoir un tissage au Pont Charreau". Les propriétaires riverains s’opposent à ce projet et ce n’est que fin 1849 que les sieurs Noël et Chevrier représentés alors par Frédéric Wasmer leur locataire obtiennent satisfaction au moyen d’un décret du Président de la République. L’emplacement de ce tissage n’est pas connu ; il faut attendre 1853 pour voir apparaître le premier bâtiment à l’origine de l’usine actuelle du Pont Charreau qui porte alors le nom de tissage du Goueau, en raison de sa situation exacte. Il est l’œuvre de Frédéric Wasmer originaire de Bussang qui réside rue des chèvres en 1851. Malgré l’utilisation conjointe des eaux du Goual et du ruisseau des Granges, la sécheresse de 1857 (2) oblige cet industriel à céder son établissement à Joseph Bluche (3) qui le revend dès 1859 à Auguste Antoine, âgé de 33 ans, fils de Michel Antoine manufacturier à Saulx (4).

 

Dès le 1er Septembre 1859, le nouveau propriétaire se préoccupe d’augmenter la capacité de son acquisition et sollicite du Préfet l’autorisation d’établir une machine à vapeur pour servir de moteur auxiliaire dans son «  tissage mécanique » (qui lui est accordée le 18 janvier suivant). Cette machine à vapeur de 10 CV alimentée par une chaudière de forme cylindrique  en tôle à 2 bouilleurs et 2 tubes réchauffeurs et d’une capacité de 4,053 m3 ». En 1861, toujours pour obtenir une plus grande force motrice Auguste Antoine demande le report de la prise d’eau de sa turbine à quelques mètres en amont de celle qui existe alors.

 

Cette même année (1861) les caractéristiques du tissage du Pont Charreau sont les suivantes :

 

Valeur : 50 000 Frs

Ouvriers :

Hommes 26 Salaire moyen : 1 F 50

Femmes 20 1 F 50

Enfants 3 0 F 40

 

Force employée : eau 8 CV Vapeur 10 CV

Métiers à tisser : 64

Production :   450 000 mètres de calicot

 

Le dynamisme d’Auguste Antoine se marque également par une extension des bâtiments dont le revenu foncier passe de 20 francs à 142 francs en 1863.

 

Selon M Georges Poull, c’est au début de 1867 (le cadastre donne 1869) que le tissage est vendu à Nicolas François Guingot et Joseph Ambroise Chevrier. Le premier, cultivateur fils du meunier Blaise Guingot et époux de Marie Victoire Mourot nièce du propriétaire de l’usine du Surdelot, meurt en 1869 à l’âge de 36 ans ; son associé qui devient seul propriétaire vers 1874 était auparavant directeur du tissage du Pré Gérard.(5) La crise textile de la fin de la décennie 1870 est fatale à Joseph Ambroise Chevrier ; en 1881, le tissage racheté par l’importante ferme alsacienne Jean Kiener fils(siège à Gunsbach près de Colmar) est dirigé par un jeune directeur alsacien de 32 ans Xavier Maurier dont la présence est attestée au Ménil jusqu’en 1906 (6). Pendant toute cette période, d’importantes transformations ont lieu touchant la plupart des installations (machine à vapeur, construction des bureaux, du magasin). En septembre 1893 un incendie a ravagé une partie de l’usine occasionnant 25 000 francs de dégâts, le bâtiment contenant les métiers ayant cependant été préservé. La firme Jean Kiener a également acquis vers 1883 – 1884 la scierie et le moulin situé à proximité de leur usine ; la première est incendiée en 1891 le second est démoli en 1908.

 

 

En 1915, le tissage du Pont Charreau est repris par Joseph Aimé Schoendorff né en 1882 à Gemaingoutte et qui vient de Ban de Laveline. En 1922 son entreprise emploie    107 ouvriers

(40 hommes, 67 femmes) et arrive au premier rang au Ménil. Le décès de J.A. Schoendorff survenu le 7 octobre 1953 entraîne l’arrêt momentané de son usine, qui est remise en service par Bernard Page qui la complète par un atelier de confection. Le 31 décembre 1964 une crise conjoncturelle du textile entraîne la fermeture de ce dernier suivie le 17 janvier suivant de celle du tissage. Les bâtiments sont rachetés peu de temps après par Monsieur J.D. Pernot qui y crée la Société Européenne de Construction spécialisée dans la fabrication de tiges filetées.

 

(à suivre)

 

(1)    Blaise Chevrier est encore difficilement identifiable. S’agit-il de Blaise Chevrier 33 ans, conseiller municipal en 1846 Et domicilié aux Granges, ou de Blaise Chevrier garçon tailleur d’habits à Demrupt mentionné sur la matrice cadastral et qui acquit une maison au Gouau.

(2)    Le 2 août 1857, en raison de la sécheresse, le sous préfet de Remiremont dut réglementer l’utilisation des eaux de la Moselle et de ses affluents : il était interdit aux riverains d’user des eaux de ces rivières en dehors de la nuit de 8 h du soir à 4 h du matin, les propriétaires des moulins et usines sur lesdites rivières jouissant des eaux de 4 heures du matin à 8 h le soir.

(3)    On retrouve ensuit Frédéric Wasmer à Fresse où il rachète le tissage de Jean Joseph Arnould qui est à l’origine des usines  Ancel-Seitz.

(4)    Auguste Antoine réside au Seu où il est mentionné dans le recensement de 1861 avec son épouse Marie Julie Dubois et ses 3 fils, Paul, Edouard et Auguste ainsi qu’une domestique.

 

 

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Les personnes intéressées par l’histoire du Ménil trouveront dans le « Pays de Remiremont » n° 6 (1984) une étude intitulée « Un village des Hautes Vosges il y a 150 ans Le Ménil-Thillot entre 1830 & 1840 » pages 141 à 153 – en vente 75 F chez l’auteur J A MORIZOT et à la Mairie.

 

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Complément : Les enfants du Ménil «  Morts pour la France » pendant la grande guerre.

La famille de Louis LAPORTE s’est émue naturellement de notre erreur concernant ce jeune soldat.

LAPORTE Louis Armand né le 5 FEVRIER 1892 au Ménil, soldat au 5° B.C.P tombé au champ d’honneur le 14 DECEMBRE 1914 à STEINBACH (Alsace).

Nous avons enfin retrouvé des renseignements concernant : PARMENTIER Léon né au Thillot le 20 septembre 1887, mort pour la France entre le 20 & le 25 septembre 1914 à Autrèche (Aisne) caporal au 42° R.I.

HARMANN Hyppolyte né le 5 avril 1895 à BUSSANG – soldat au 146° R.I., décédé avant le 14 mai 1917 dans le secteur de Verneuil (Aisne).