B.M. 1982 L'INDUSTRIE TEXTILE AU MENIL

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L'ancienneté de la tradition textile du MENIL est attestée par le surnom de GUEDONS que portent ses habitants et dont l'origine était ainsi présentée par l'instituteur Hippolyte DUPAYS, dans sa brochure consacrée au Ménil avant la révolution de 1789 : " En 1789, ils (les habitants du Ménil) filaient beaucoup de coton. Après l'avoir cardé, ils en prenaient une poignée, qu'ils tenaient dans la main gauche, pendant qu'ils le filaient avec la main droite. Cette poignée, on dirait quenouillée en parlant du lin et du chanvre, était appelée un "guédon". Plus tard on donna indistinctement ce nom à tous les habitants. Ce surnom, comme on le voit, est plutôt un titre de gloire, celle du travail, qu'une honte".

 

Le travail de fibres de textiles (chanvre puis coton) existait déjà au Ménil bien avant 1789 ; comme beaucoup de localités notre village comptait au moins un tisserand dès 1700. Un document du 11 novembre de cette année nous apprend en effet qu'à l'occasion du prochain mariage de son fils Joseph avec Claude Marie CHEVRIER, DEMENOE Louy, laboureur demeurant au Ménil, promet de lui donner entre autres choses " Le métier et les outilles nécessaires pour exercer sa profession de tisserand" (*). On peut penser que le père comme le fils exerçaient cette activité pendant les longs hivers et que d'autres les imitaient afin de se procurer une précieuse ressource d'appoint.

 

La deuxième moitié du XVIII° siècle vit l'apparition de l'industrie cotonnière en Alsace, en particulier à WESSERLING ; une implantation éphémère eut même lieu à REMIREMONT. Les commissaires de ces entreprises distribuaient le coton à des fileuses de la montagne vosgienne. Le Ménil faisait partie de ce réseau puisque le 15 août 1810, une délibération du Conseil municipal contenait ces lignes : " Le Mesnil étant une petite commune isolée, et qu'audit lieu on y exerce aucun commerce, .. ; que la filature du coton est le seul produit de la majeure partie des habitants.

Dix ans plus tard une enquête nous apprend que le tissage semble avoir supplanté la filature du coton. Le rédacteur de ce document écrit qu'il n'y a pas encore de fabrique connue au Ménil mais que "néanmoins il y a plusieurs particuliers qui s'occupent dans leur maison au tissage de toile de coton, ce qui n'est que momentanée pour la plupart car à la bonne saison ils se livrent à la culture des terres".

 

Le premier fabricant de calicots apparaît peu de temps après. Il s'agit de Emeri Stadelman qui comparut le 23 janvier 1823 au greffe communal afin de déclarer " qu'il était propriétaire de 10 Métiers à fabriquer des toiles de coton et qu'en conséquence il demandait à être porté sur l'état pour l'obtention d'une patente de 1823 " Agé alors de 32 ans, peut-être d'origine alsacienne, Emeri Stadelman était installé au lieudit le Champ de la Forge (aujourd'hui près du cimetière) où il possédait deux maisons. Le registre des patentes le mentionne toujours en 1831 (3). Cette année là, trois ateliers de tissage existent également au Ménil, ils sont possédés  par Jean Nicolas VALDENAIRE du Seu, Jean Charles THOMAS cabaretier et Dominique Noël qui n'ont pas droit au titre de fabricant. Toujours en 1831, le recensement général des taxes personnelles mentionne pour Le Ménil,  trois autres fabricants mais domiciliés dans les localités proches : Nicolas Romary VALROFF et un autre VALROFF adjoint au maire tous deux fabricants à BUSSANG, enfin Schelomberg demeurant à la Mouline. Possédaient-ils des ateliers au Ménil ou distribuaient-ils le travail à domicilie ? les deux solutions sont possibles, en effet, en 1826, répondant à une enquête du service des postes, la municipalité faisait savoir que "dans la commune du ménil on y fait fabriquer des toiles en cotons qui sont fournies aux ouvriers, tant dans la commune que par celles environnantes, ce qui donne plutôt un soutien contre la misère qu'un produit ".

 

LES TISSAGES DE DEMRUPT :

 

Les premiers tissages mécaniques utilisaient l'eau comme force motrice et leurs promoteurs recherchaient fréquemment la proximité d'un moulin pour les installer avec le moins de frais possible. Aussi n'est-on pas étonné de voir en février  1830 le conseil Municipal examiner une demande formulée par Jean Baptiste BOLE, fabricant de calicots à REMIREMONT,  concernant la cession d'un terrain communal situé près du moulin de Demrupt " pour y construire des métiers mécaniques ". La réponse sera défavorable " pour risque d'entrave de la voie publique ". Cependant en novembre de la même année, une fabrique de calicots donc un tissage est mentionnée dans la relation d'un incendie ayant éclaté dans ce secteur. Jean Batiste BOLE ne devait d'ailleurs pas renoncer à son projet ; en 1834, le moulin de Demrupt lui appartient, il le conservera jusqu'en 1841, y ayant peut-être installé un tissage ou se contentant d'utiliser le précieux droit d'eau de cette vieille construction. Après lui,  le moulin appartiendra à d'autres fabricants, François BRAUD (4) et François Joseph BEURTON également propriétaires à partir de 1845, d'une fabrique située lieudit (devant le moulin) puis vers 1850 à des Suisses de neufchâtel, De Sandoz et Novel.

En 1858-1859, moulin et tissage deviennent propriété d'André JUDLIN de REMIREMONT qui fait démolir le premier dès 1860, agrandir le second et construire une maison d'habitation à proximité immédiate, afin de servir de "Caserne" pour les ouvriers. L'ensemble loué à divers industriels comme les frères Thimont du Bré en 1861, et surtout Victor GODEL également manufacturier (5) à St Maurice est vendu par Jules André JUDLIN pour des raisons familiales en septembre 1886. L'annonce de cette vente parue dans l'industriel Vosgien du 19 août 1886 permet de détailler les installations. Deux lots avaient été proposés aux acheteurs ; le premier consistait en un établissement industriel situé lieudit à Demrupt, comprenant :

a) tissage mécanique de coton de 120 métiers dont 100 de construction récente, encolleuse à deux tambours, système Lefebvre, deux bobinoirs, deux ourdissoirs et tout le matériel industriel servant au roulement de l'usine immeuble par destination.

b) bâtiment servant  au bureau, aux ateliers de réparations, remise, écurie et hangar.

c) maison d'habitation de directeur avec jardin derrière. Le tout entre le chemin de grande communication à l'Ouest, un chemin communal au Nord, le canal et la rivière au reste avec le terrain y attenant et servant de sol, cours d'eau, canaux et droite attachés. Le tissage est actionné par une turbine d'une force de 25 chevaux et une machine à vapeur d'une force de 26 chevaux le tout en très bon état.

d) diverses parcelles…

La mise à prix de ce lot était de 60 000 Francs.

 

Le deuxième lot comprenait deux maisons contigües servant de logements d'ouvriers renfermant 24 chambres, avec le terrain en dépendant en nature de pré et jardin… M Kohler au nord et au sud, le chemin de grande Communication au midi, ainsi que diverses parcelles à la Croisette.

La mise à prix de ce lot était de 8 000 francs.

 

L'usine fut rachetée par la veuve de Charles PIAT (Née DAVAL) du THILLOT. En 1897, Urbain PIAT, probablement fils de la précédente devient propriétaire de l'ensemble des installations (6). Lui succéderont ensuite Maurice HANS "Fabricant à Métiers" du ménil puis la famille KOHLER Actuelle propriétaire.

A suivre …

 

J.A. MORIZOT

 

L'importance de cette étude nous oblige à en reporter la suite à un prochain numéro.

 

(1) Archives départ des Vosges 5 E 812 minutes du tabellion Godel.

 

(2) G POUL L'industrie textile vosgienne des origines à 1978. Le pays de Remiremont

N° 2 1979 – p 27.

 

(3) En 1841, Emeri Stadelman habite toujours au Ménil où naît son troisième enfant, mais il n'est plus mentionné que comme cultivateur, son épouse Marie-Françoise Demèze est couturière.

 

(4) François BREAUD ou BRAUD né le 20 février 1817. Le recensement de 1846 nous fait savoir qu'il était célibataire et habitait avec sa sœur de 24 ans et son frère de 19 ans. Le tissage devait être dirigé par Auguste BUCHMANN âgé de 21 ans, mentionné comme directeur de tissage.

 

(5) Cela explique que les listes de tissages ne mentionnent au Ménil qu'une usine Godel (annuaires des Vosges de 1872).

 

( Un dénombrement décennal de l'industrie dans le département des Vosges daté de 1861 nous apprend que ce tissage était alors évalué à 90 000 francs qu'il comptait 89 ouvriers et 120 métiers actionnés par une roue de 12 CV et une machine à vapeur de 12 Cv également. Communication de M Georges POULL.)

 

(6) En 1917 le tissage comprenait 192 métiers.