B.M.1985 L'INDUSTRIE TEXTILE AU MENIL (suite)

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Les tissages du Surdelot et du Champ de la Reine

 

A l'origine du tissage du Surdelot aujourd'hui arrêté on trouve deux familles "guédonnes" alliées, les MOUROT et les PHILIPPE qui  semblent s'être associées pour se lancer dans l'aventure textile. En 1842, selon la matrice cadastrale Gérard MOUROT, cultivateur et maire du Ménil de 1837 à 1841, époux de Marie CUNAT herboriste (1) devient propriétaire du moulin de l'Inquemi bien situé au débouché des ruisseaux des Granges et du Goueau qu'il acquiert de Pierre NOEL meunier. Cette acquisition est importante puisqu'elle entraîne celle des droits d'eau attachés au moulin. On ne sait si ce dernier reçoit les premiers métiers à tisser de la future entreprise MOUROT-PHILIPPE; Il faut attendre en effet 1853 pour que la construction d'un tissage soit attestée sur une  parcelle appartenant toujours à Gérard MOUROT. Celui-ci meurt l'année suivante, le 18 juillet, avec encore la profession de cultivateur. C'est son beau-frère Jean - Nicolas PHILIPPE (2) époux de Marie Barbe MOUROT ; Qui assurait la marche de la fabrique.  Le recensement de 1851 le mentionne en effet comme fabriquant aidé par ses deux fils, Jean Nicolas (26 ans) commis et Siméon (14 ans) " employé au tissage ". L'affaire reste une association familiale "MOUROT et PHILIPPE " ainsi que l'atteste le recensement industriel de 1861 mais les droits de Gérard MOUROT ont été dévolus à son fils Jean Joseph, meunier domicilié au Pont de la Scierie et à son gendre Jean Joseph COLLIN. Ce tissage présente alors les caractéristiques suivantes :

 

Valeur approximative 50 000 francs

Ouvriers – hommes 19        salaire moyen 1F50

femmes 23           "           "   1F50

enfants     5             "           "     0F40

 

force employée eau 8 cv

vapeur       8 cv

métiers à tisser 64

production 450 000m de calicot (180 000 fr)

 

La machine à vapeur est toute récente puisque c'est seulement le 29 février 1860 que le Préfet des Vosges a répondu favorablement à la demande présentée l'année précédente par les sieurs MOUROT et PHILIPPE visant à obtenir l'autorisation de faire usage d'une chaudière et d'une machine à vapeur dans leur tissage.

 

Devenu maire du MENIL en 1859, Jean Nicolas PHILIPPE y fait construire une nouvelle mairie - école en 1863, qui existe toujours et révèle l'esprit entreprenant de son promoteur. L'industriel du Surdelot associe bientôt son gendre Claude Edouard BRISAC, originaire du THILLOT, (3) à la marche du tissage qui est agrandi en 1865. La propriété de ce dernier demeure cependant indivisée et lorsque Jean Nicolas PHILIPPE décède le 31 juillet 1872, il a depuis quelque temps abandonné toute activité en faveur de son gendre mais aussi de son neveu Jean joseph COLLIN (4) époux de Marie Anne MOUROT d'abord mentionné comme cultivateur dans les recensements. L'usine du Surdelot demeurée modeste avec sa soixantaine de métiers traverse la crise des années 70 – 80 sans changer de propriétaires. Vers 1882 cependant Claude Edouard BRISAC semble céder sa part à Jean Joseph COLLIN qui abandonne ensuite la direction de l'usine à son fils Joseph Julien (vers 1890). C'est ce dernier qui va donner une nouvelle extension à l'affaire familiale après s'être d'abord destiné à l'activité d'herboriste héritée de son aïeule et qui fit un temps quitter le MENIL en 1888 (5). En 1898, le 24 février, une nuit de samedi à dimanche un incendie dont la cause est inconnue, détruit entièrement l'usine du Surdelot.

 

Voici la relation faite par le journal "L'Indépendance Vosgienne" de Remiremont dans l'édition du 3 mars suivant ;

"Le feu a éclaté dans les combles vers 11H40 ; il avait été aperçu par Mme BRISAC qui demeure à 20 m de l'usine. Celle-ci alla frapper à la fenêtre de la chambre de M. Julien COLLIN, à demi - vêtu, pénètre dans le bâtiment en flammes. A ce moment-là il n'y avait rien d'anormal dans les salles des 1er et 2e étages

Au 3e qui était la salle des bobineuses, régnait une épaisse fumée. M. COLLIN s'empara des papiers de valeur qui étaient dans son bureau, redescendit dans la salle du bas et aida quelques hommes qui essayaient de sauver des marchandises. L'alarme était donnée et les secours arrivaient de toutes parts. En l'absence regrettable de toute pompe municipale, celle de l'usine de M. KOHLER fut mise en batterie, mais fut impuissante à conjurer le désastre. Cependant grâce à elle, la machine à vapeur a pu être préservée ainsi que le bâtiment distinct qui l'abrite et les 2 maisons de M. BRISAC qui ne sont pas plus éloignées de 20 m du tissage.

M. Julien Collin exploitait seul l'usine que son père lui avait cédée. Il avait apporté certaines modifications dans l'outillage et éprouve de ce fait une perte de 3 000 francs. Son père, M. Joseph COLLIN, rentier au MENIL, propriétaire de l'usine s'est assuré pour une somme de 98 000 frs à la compagnie de l'Union et le Phénix espagnol. Il estime ses pertes à 65 000 francs. De plus M. COLLIN avait dans ses magasins environ pour 20 000 frs de pièces de toile qui appartenaient à MM CHAGUE et Cie, Industriels à TRAVEXIN, pour lesquels M. COLLIN tissait à façon… Le tissage employait alors 20 à 25 ouvriers.

 

Julien COLLIN devait très vite faire reconstruire dans les mêmes proportions les bâtiments détruits qu'il équipe de 64 métiers perfectionnés. Le rendement journalier est alors de 35 à 40 mètres réduits à 20 fils pour 11 heures de travail assurant un gain mensuel  de 40 à 80 francs à l'ouvrier tisserand.  L'achat d'une chute d'eau située en aval et l'installation d'un câble aérien lui permettent de compter sur une force motrice supérieure.

 

Nous l'avons vu, le petit tissage du Surdelot travaillait à façon et ceci dès ses débuts (6) Julien COLLIN expliquait ainsi cette activité : " en général les petits tissages travaillent à façon ; ils traitent par écrit avec des maisons ayant de grands débouchés, pour une ou plusieurs années et même moins à volonté  :  d'ordinaire ces maisons fournissent les filés à tant le kilo et fractions aux 100 mètres, aux portées et à la laize ; le prix de façon est également établi aux  100 mètres… le bénéfice (du façonnier) se base sur la production… :  pour encourager l'ouvrier qu'on paie également aux 100 mètres on lui  alloue une prime lorsqu'il arrive à une certaine somme, ce qui lui augmente de beaucoup ses bénéfices "… (7)

 

La conjoncture favorable du début du XXe siècle incite Julien COLLIN à édifier en 1908 un second établissement, en aval du premier, au  lieu Le Champ de la Reine. Construit en Rez-de-chaussée il est destiné à la préparation et équipé de plusieurs bobinoirs verticaux Lauscaster d'ourdissoirs Butterworth et Dickinson ainsi que d'une encolleuse SACM à grand tambour. Cependant pour des raisons inconnues, Julien COLLIN qui n'a que 52 ans,  abandonne l'exploitation de son usine à Charles PHILIPPE originaire de la BRESSE où il est né le 27 juillet 1859 (8).  S'il conserve la propriété des bâtiments du Surdelot et du Champ de la Reine qui ne seront acquis par Charles PHILIPPE et Cie " société en nom collectif, qu'en 1922 (9) Julien COLLIN vend le 23 juillet 1911 son fonds de commerce et d'industrie qui comprend : la clientèle et l'achalandage, les marchandises d'approvisionnement, les marchés à façon pouvant exister (10). En 1922, lors de la constitution de la Société en nom collectif Charles PHILIPPE et compagnie, l'entreprise se présente ainsi 96 ouvriers (33 hommes et 63 femmes) se partageant entre le Surdelot où se trouve un tissage

 

Un bâtiment avec machine à vapeur

Un atelier et une turbine

Un bureau et le magasin

 

Le Champ de la Reine comporte également un tissage ainsi qu'un bâtiment abritant la chaudière et une machine à vapeur de (160 cv) et un atelier de réparation.

 

Le 11 septembre 1928, la Société Charles PHILIPPE et Cie se transforme en SARL, ce qui permet de connaître les différents associés :

1) Charles PHILIPPE industriel demeurant au MENIL

2) Eugène PHILIPPE (fils) directeur de tissage  demeurant au MENIL

3) Joseph Julien ENCLOS comptable demeurant à JOEUF

4) Georges Auguste CHOFFEL  directeur de tissage demeurant à RAMONCHAMP

5) MARGUERITE Ernestine PHILIPPE épouse de Maurice Gaston BARRET industriel au Bois l'abbé (UXEGNEY)

 

Le capital social reste fixé à 500 parts sociales de 1 000 F et Charles PHILIPPPE est nommé Président du Conseil de Gérance. Ce dernier meurt le 22 août 1931 à l'âge de 72 ans. Son fils, Eugène PHILIPPE, né à la BRESSE le 1er mars 1880, ancien élève de l'Ecole industrielle d'Epinal et de l'école supérieure de Filature et tissage de l'Est lui succède. Il a auparavant dirigé pendant 14 ans la filature de NOMEXY et résidait habituellement à EPINAL. Inventeur d'une nouvelle sorte de tissu qu'il nomme " Philbiais " , il expérimente des fabrications inédites, utilisant dans ses usines des filés en fibres de genêt. (11) En 1914, il a la douleur de perdre son fils Maurice PHILIPPE, fusillé par les ALLEMANDS dans la vallée des Granges le 8 octobre, alors qu'il était promis de son brillant avenir ; le directeur de l'Ecole Supérieure de Filature et Tissage le considérant comme son meilleur élève. (12)

 

Cette tragique disparition aura des conséquences néfastes pour le destin de l'entreprise. Après la mort d'Eugène PHILIPPE, LE 28 novembre 1955, les dirigeants de la Société " Charles PHILIPPE ET Cie " arrêtent en 1959, le tissage du Surdelot pour concentrer l'activité dans celui du Champ de la Reine qui est agrandi par l'entreprise CURIEN et où  la double équipe est mise en place, chaque ouvrier surveillant désormais 12 métiers.

 

Travaillant essentiellement avec l'Allemagne grâce à des commandes adaptées aux possibilités de métiers d'un modèle ancien, le tissage PHILIPPE dirigé par M. Pierre CHEVRIER employait encore 40 personnes lorsqu'il dut cesser ses activités, le 30 juin 1975, touché à son tour par la crise. Cependant des négociations étaient immédiatement entamées avec d'éventuels repreneurs et en 1976, les établissements GERMAIN FRERES de VENTRON décidaient d'y créer une trentaine d'emplois avec un matériel moderne (métiers Picanol " Président et MDC) alimenté par la préparation centrale de VENTRON.

 

Notes :

 

1) Gérard MOUROT est né au MENIL le 10 août 1791. Il était fils de  Nicolas MOUROT et de Marie Barbe CUNAT. Il a épousé Marie CUNAT, fille d'herboriste Jean CUNAT. Les herboristes sont les prédécesseurs des pharmaciens et se transmettaient leurs secrets de père en fils ou en fille dans ce cas particulier.

 

2) Jean Nicolas PHILIPPE, fils de Blaise PHILIPPE et de Marie Anne COLLE cultivateur au MENIL est né vers 1796. Il a épousé Marie Barbe CUNAT, née vers 1797. Leur tombe existe toujours au cimetière dans l'angle au fond près de la route départementale.

 

3) Claude Edouard BRISAC est né le 11 juin 1820 au THILLOT. Il était fils de Nicolas Josué BRISAC marchand dans cette ville et d'Elisabeth HERMAND. Il a épousé Marie Victoire PHILIPPE le 15 novembre 1859. Il est décédé au MENIL en décembre 1902. Il a eu une fille épouse du notaire Paul Olympe THIEBAUGEORGES du Thillot.

 

4) Jean Joseph COLLIN est originaire de RUPT où ses parents Etienne COLLIN et Marie Thérèse ANDREUX étaient cultivateurs. Il décède au MENIL le 20 janvier 1906 à l'âge de 77 ans.

 

5) Joseph Julien COLLIN est né au MENIL le 8 janvier 1856. Il devait y décéder le 28 aôut 1916. Il épousa en premières noces Marie Joséphine FREMIOT PUIS Marie Catherine Emélie RENAUX qui lui donna plusieurs enfants dont Marie Andréa épouse en 1911 de Jacques Alphonse KRICK directeur de tissage à SENONES. Julien COLLIN fut maire du MENIL de mai 1900 à août 1903 date à laquelle il démissionne tout en demeurant conseiller municipal (il est réélu en 1904).

 

6) Un document de 1864 nous apprend en effet que Gérard MOUROT déjà, travaillait à façon, en particulier pour des industriels mulhousiens de même qu'Auguste ANTOINE du Pont Charreau.

 

7) Extrait d'une lettre de Julien COLLIN présentant son tissage,  déposée aux archives communales du MENIL.

 

8) Charles Victor PHILIPPE fils de Victor PHILIPPE et de Marie Madeleine AMET  avait épousé Marie Eugénie Victorine JEANGEORGE fille du fondateur des établissements JEANGEORGE de la BRESSE, Eugène JEANGEORGE et de Marie Agathe PIERREL.

 

9) Après la mort de Julien COLLIN c'est son gendre Jacques KRICK, devenu directeur de tissage à MARSEILLE qui avait hérité de la propriété des 2 tissages.

 

10) industriel vosgien 30 juillet 1911

 

11) G. POULL l'industrie textile vosgienne (1765-1981) RUPT 1982 p. 115 qui a recueilli de nombreux renseignements auprès de M. Pierre CHEVRIER.

 

12) Voir notre article dans Bulletin de la Haute Moselle n° 14 consacré à la libération p.33

 

Un dernier volet de cette étude de l'industrie textile au MENIL traitera de la vie des ouvriers. L'auteur remercie les personnes qui pourraient lui fournir des témoignages ou documents.

 

J.A.MORZOT