B.M. 1985 CE QUE NOUS AVONS VECU PENDANT LES MOIS QUI PRECEDERENT LA LIBERATION DU MENIL EN 1944

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Les premiers replis allemands en fin août 1944, indiquent une prochaine libération de la commune.

 

Début septembre, notre village est réellement occupé par les troupes allemandes. Nous subissons le véritable joug de l'occupation :

Couvre feu pillages de toutes sortes.

 

Le 11 septembre, Joseph PARMENTIER est abattu par une patrouille – victime du couvre-feu.

 

Nous étions sans nouvelles – ni courrier ni journaux – ni moyens de communications. Les postes de radio "T.S.F." étaient déposés en mairie ou camouflés.

 

Fin septembre, c'est un peu l'affolement : les premiers obus arrivent sur le village (explosent). Nous passons la nuit à évacuer les choses les plus précieuses dans les caves.

A cette époque, nous avions un prêtre alsacien – M. l'abbé SCHMIDT – qui s'était réfugié au MENIL afin de ne pas être enrôlé de force dans les troupes allemandes. Il desservait la paroisse. C'était un officier de réserves et avait eu l'idée de provoquer l'avancée des troupes françaises dans la forêt du Géhan, afin de nous assurer une éventuelle protection.

 

Dans la nuit du 30 septembre, un violent bombardement réveille la population et la première maison (Schoenndorff) est incendiée.

 

Les premiers jours d'octobre, d'importantes rafales d'obus dévastent notre village et nous sentons le danger se confirmer. Les premières victimes civiles des bombardements eurent lieu ces jours-là ; Michel GROSJEAN le  5 octobre ; Augustine ROBERT le 4 octobre. La plupart des habitants, face à cette dangereuse situation, se réfugient  dans les caves et y coucheront durant plus de deux mois sans se dévêtir…

Vers le 20 septembre, les hommes valides, dès l'âge de 16 ans, sont réquisitionnés pour creuser des fortifications dans la commune – et cela jusqu'au 6 octobre jour ou certains furent blessés.

Ce même jour du 6 octobre, à la Baraque des Italiens, le docteur Pierre MATHIEU, 30 ans, est tué par une mine – alors qu'il venait porter secours à deux résistants blessés – qui attendaient les troupes françaises.

 

Le soir du 5 octobre, nous apercevons dans le ciel, au dessus de la "Flaconnière", des fusées colorées indiquant des combats de troupes.

En réalité ce combat entre allemands et parachutistes français dura trois heures. Il s'agit d'une lutte presque corps à corps et fort difficile. Des grenades furent lancées.

Pendant la nuit suivante, les soldats allemands – un peu désemparés – hargneux, avec des blessés (ils avaient souffert) – quittèrent le MENIL en grande partie.

 

Le matin du 6 octobre, seul, au Centre du Village, demeure un poste de transmissions devant la maison Camille Maurice (DESSEZ). Des  hommes montent la garde en armes à l'angle du hangar.

 

Pendant ce temps, dans les caves de la mairie, se déroulent les obsèques d'une victime civile et d'une personne âgée.

 

Vers 10 heures, la fusillade commence. Pour la première fois, depuis plus de quatre années d'occupation, un vent de liberté souffle sur le Ménil !

Ce sont les hommes du 1er Régiment de Chasseurs Parachutistes : le radio guidage.

Ce régiment d'élite avait répondu au désir de l'abbé Schmidt.

Les Parachutistes coupent les fils téléphoniques – mais trop peu nombreux ils doivent se replier vers midi.

Préalablement, en début de matinée, le lieutenant Beaumont – qui parlait couramment la langue allemande, avait rejoint le village afin d'obtenir des renseignements précis sur les positions ennemies. Mais la fusillade commença trop tôt et il ne put renseigner son régiment du 1er R.C.P. suffisamment tôt.

 

L'après-midi, vers quatorze heures, ils reviennent en force : 2 compagnies et la fusillade recommence de plus en plus intense. Les chars allemands arrivent et lancent des obus qui perforent le clocher de l'église ainsi que plusieurs maisons du centre. La maison Chevrier est incendiée. Dans cette maison, les habitants eurent peine à sortir – et rampèrent jusqu'au poulailler… L'un d'eux voulut rester dans la cave afin de préserver des objets : il fut asphyxié – et dut être réanimé le soir.

 

Quelques militaires blessés restent cachés et sont soignés dans les caves.

Au cours de cette offensive, 6 paras paient de leur vie ce coup de main dangereux qui semble avoir échoué. Il y eut également 60 blessés.

Le lendemain, samedi, dans la nuit, les Allemands occupent à nouveau le village…

Vers 3 heures, un char allemand met le feu chez Pagot.

L'après-midi, dans le cimetière, a lieu l'inhumation des Paras.

De très gros obus déferlent à nouveau sur le village… Ils éventrent plusieurs maisons.

 

Le dimanche 8 octobre, dans l'après-midi, les Alllemands font une nouvelle apparition dans le centre de la commune – mais elle se termine par le trajet d'une ambulance…

Les Allemands prennent peur et ne reviennent plus guère dans le village ;

Là nous comprenons que les troupes qui occupent la montagne sont pour nous une protection – une semi libération. Il s'était donc constitué un très large "no mans land" et les relations s'établissent avec les troupes du 1er R.C.P.

 

Le 7 octobre, Simon Parmentier est arrêté et mourra en déportation…

C'est à partir de ces jours que des "passeurs" – homme de chez nous – courageux, accompagnent les personnes qui, grâce à la présence des français sur la crête peuvent passer de la zone occupée en zone libre.

Il était pour cela nécessaire de bien connaître la montagne car il fallait se cacher – et prendre les "courues".

Pour des milliers de personnes, ce passage évita la déportation en Allemagne et très certainement la mort. La protection des Paras se confirme de plus en plus.

 

Quelques jours après le coup de main du 6 octobre, les Paras viennent rechercher leurs blessés – et sont aidés par des hommes du Ménil.

Dans la nuit, nous voyons circuler des groupes venant de Bussang à Ramonchamp

- fuyant  la déportation – après avoir trouvé abri – même à l'église – et  ravitaillement – passent les lignes.

 

Il faut également dire que ce mois d'octobre fut très dur pour les hommes de la Résistance. Maurice Philippe fut arrêté et fusillé le 8 octobre. Il avait 25 ans. Les fermes Louis Valdenaire et Julien Chevrier (Séraphin) qui aidaient des Maquisards sont incendiées.

 

Le 12 octobre, Paul Pierrel est tué par une patrouille allemande.

Le 20 octobre, Jules Nicolas est tué par une mine au Surdelot.

Le 20 octobre, Jeanne François épouse Henri Philippe – 35 ans – mère de 8 enfants – décède à l'hospice du Thillot – victime d'une blessure de mine.

 

Le 27 octobre, l'abbé Schmidt fut obligé de quitter le village car il est recherché par les Allemands. Il rejoint les lignes françaises par la "Baraque des Italiens" et le Col de Morbieux.

 

Le passage le plus spectaculaire fut sans doute celui d'une colonie de vacances de Nancy – installée chez nous depuis le 13 juillet – à la Familiale.

Le 2 octobre, le danger des bombardements devient de plus en plus évident. Le ravitaillement manque et les responsables de la colonie décident de trouver refuge dans une petite ferme de montagne – aux Essieux.

Malheureusement, le repli des troupes d'occupation sur ce versant les enferme avec eux – et se fortifie toujours mieux. Le froid augmente, les provisions diminuent. Le chef voit la nécessité de prendre une décision. Le 25 octobre, il va s'entendre avec les troupes françaises afin d'envisager le passage des lignes.

 

Ils prennent la décision de descendre – soit disant au centre du village – mais le samedi 28 au matin, à mi-chemin, les Allemands les arrêtent.

Après plusieurs tractations, les occupants décident d'évacuer la colonie par Bussang en direction de l'Allemagne…. Le départ est fixé au 30 octobre à 23 H. Face à cette situation, le chef et les moniteurs prennent donc la décision de passer les lignes. Ce même jour, à 21 H 45, la colonne se met en route malgré les mines, le clair de lune, les fermes occupées par les Allemands et gardées jour et nuit par les sentinelles…

Tous se taisaient et marchaient sur le gazon pour éviter le bruit. Ils étaient quatre-vingt enfants…. Arrivés au centre, ils se font aider et montrer  le chemin par des "passeurs".

Après la rude montée sur le versant nord occupé par les troupes françaises de la 3ième D.I.A. Ces derniers avaient relayé les Paras.

"Soudain, une patrouille française de goumiers marocains nous rejoint et nous avons l'impression de retrouver la liberté".

Vers quatre heures, vingt minutes après le passage aux avant-postes, des goumiers voient des ombres : C'étaient des Allemands. Ils sont rapidement mis en fuite.

Après ce passage, les colons et leurs moniteurs pensent bien sûr à leur Aumonier, un jeune prêtre de 34 ans, resté au Ménil pour prendre sur lui les représailles qui pourraient résulter de leur fuite. C'était l'abbé Bontems actuellement archevêque de Chambéry.

 

L'après-midi du 30 octobre, une patrouille française descend au village et un Allemand est constitué prisonnier. Un autre réussit à s'échapper.

Le lendemain vers 7 heures, en guise de représailles, l'occupant incendie la maison Albert Nicolas au dessus du presbytère. Il pense que des troupes  françaises y sont cachées…. Les habitants de cette maison sont obligés de fuir sans rien emporter…. Ils passeront les lignes.

 

Au même moment, l'abbé Bontems sort de l'église. Il est reconnu et les Allemands le constituent prisonnier…. Ils lui reprochent d'avoir laissé passer tant de jeunes gens dans les lignes françaises. Quelques heures après, à la grande joie des habitants du Ménil, il est heureusement relâché.

Les mines sont de plus en plus nombreuses sur le territoire du Ménil et de nombreuses personnes sont blessées.

 

Le Ménil est toujours pilonné par les obus – et en particulier la forêt – Ils tombent avec une telle violence que l'on ne distingue plus le petit Dreube dans la fumée….

Une patrouille allemande, le 1er novembre, fait une apparition au centre – mais sans suite. L'après-midi, dans le cimetière désert, on voit cependant que les  tombes des Paras ont été fleuries…

Des hommes du Ménil, au mépris du danger, au cours du mois de novembre, conduisent les patrouilles françaises dans les lignes allemandes. Ils réussissent à faire des prisonniers et obtiennent de précieux renseignements.

Un grand nombre de jeunes gens du ménil se sont engagés dans l'armée française au cours de cette période tragique. Ils participèrent donc à la Libération du Village et à l'armée Rhin et Danube.

 

Les passages en zone libre – par le Ménil – se font de plus en plus fréquents, puisque les hommes de 18 à 65 ans du Thillot et de haute vallée de la Moselle sont réquisitionnés pour le travail en Allemagne. Presque tous les hommes s'enfuient par le Ménil. Sans doute, les Allemands furent-ils fâchés car très peu d'hommes se présentèrent en mairie du Thillot le 9 novembre… Aussi, décidèrent-ils donc l'évacuation totale du Thillot le 11 novembre. Ce fut l'une des journées les plus dures moralement et matériellement…

 

Il neigeait. Depuis le matin au petit jour, les premières personnes du Thillot atteignent notre localité : voitures d'enfants, chariots à deux ou quatre roues, brouettes, tout était bon pour sauver ce que l'on avait de plus précieux.

Quelques charrettes, soit disant remplies de bagages, cachaient des hommes qui purent ainsi gagner le Ménil.

Les habitants de notre village font le maximum pour accueillir les victimes de triste sort : alimentation, gîte – malgré la privation d'aliments. On pouvait seulement offrir des légumes et du lait.

Durant toute la journée, une colonne incessante défile sous nos yeux. La route était minée à Demrupt, le pont était sauté, les arbres tombés au travers de la route – le tronc suspendu à environ un mètre du sol miné…

Il fallait passer sur une planche enjambant le ruisseau derrière la propriété Kohler, passer ensuite dans une chambre, escalader une fenêtre puis un escalier raide en pierre… Les quelques animaux, chevaux, vaches ou chèvres prenaient également ce chemin…

La plus grosse difficulté fut sans doute l'évacuation de l'hôpital. Les  religieuses revêtirent l'habit laïc pour cette épopée… Ces personnes trouvèrent refuge à la Familiale. Les plus grands blessées furent soignés chez Camille Maurice. Bien des personnes furent accueillies dans leurs familles ou chez des amis – ainsi qu'à l'hôtel des sapins. Certaines familles accueillirent jusqu'à 40 personnes… Etant donné le nombre important de réfugiés et la tombée de la nuit, il n'était plus possible de passer les lignes le même jour. Un centre d'accueil était installé au presbytère et une soupe populaire organisée par des bénévoles à la boucherie… Elle est distribuée le soir même. Heureusement, aucun obus ne tomba ce jour-là.

 

Le lendemain dimanche, malgré 40 centimètres de neige, la montée dans les lignes s'organise à nouveau. Une fausse nouvelle nous dit que la route du Col des  Fenesses est ouverte pour les malades et les blessés. Tout est mis en œuvre pour le transport – y compris le corbillard… Les grands blessés souffrent atrocement. Il y a également des femmes en couches.

 

Arrivés au Col, nous sommes accueillis par des mitrailleuses…

Les convoyeurs se réfugient alors chez Camille Louis – que nous sommes heureux de retrouver après son internement. Ce fut un grand résistant. Arrêté le 6 octobre 1943, il fut détenu dans trois forteresses – mais ne parla jamais….

Il fut à nouveau arrêté la nuit du 12 novembre – mais libéré heureusement à Mulhouse le 21 novembre – ainsi que 18 hommes du Ménil, prêts à la déportation en Allemagne.

 

Les blessés, restés sur la route du Col des Fenesses, nous interpellent vigoureusement… Heureusement, l'un d'entre nous étend un drapeau blanc à croix rouge. La fusillade s'arrête. Il ne reste qu'à retourner sur nos pas malgré la nuit tombante.

Il faut également noter que des militaires français se trouvaient parmi les blessés cachés à l'hospice.

 

Finalement, tous passèrent par le Col de Morbieux – sur des schlittes tirées par des bœufs – mais il fallut attendre plusieurs jours…

Soulignons encore la présence de mines individuelles et anti-chars, nombreuses qui font des victimes à Demrupt et aux Huttes. Le 12 novembre, Rigola est tué sur le chemin du Rouleux.

 

Quelques familles du Thillot avaient choisi de rester au Ménil jusqu'à la libération qui eut lieu le 25 novembre.

 

La lueur rouge qui éclairait les montagnes le soir nous faisait pressentir des incendies de communes voisines… Puisque nous étions en relations de plus en plus étroites avec les troupes françaises, un petit détachement est venu s'installer au presbytère – tous volets fermés – afin de prévenir l'éventualité des incendies.

Du ravitaillement et de la farine nous parviennent durant les dernières semaines  car il n'y a plus rien à manger au Ménil. Par la même occasion, puisque nous ignorons la date de notre libération, certains expédient des caisses de bagages…

Un certain nombre de réfugiés – en particulier des enfants – avaient été accueillis au Ménil. L'un d'entre eux, Gérard Fontaine de paris, âgé de 10 ans, est tué le 17 novembre aux Granges Bar un obus. Christian Bodard, d'Amiens, 6 ans, est mort de la poliomyélite en mi-septembre.

 

Tous attendaient la libération et vivaient dans l'espérance. Cependant, la vie devenait dure. Le 19 novembre, le Père Bontems célébrait la messe à l'église du Ménil. Il n'y avait ni chauffage ni vitraux. Le bombardement était intense.

Si intense que notre pasteur prit la décision de mettre la paroisse sous la protection de Marie. Le samedi suivant, Le Ménil était libéré.

Durant ces dernières semaines, les Allemands ne sortaient plus au Centre du village en uniforme. Ils se déguisaient en civils – avec des pèlerines – ou revêtaient des habits féminins.

 

Malgré cela, l'espoir renaît : certains sortent leur poste de T.S.F. Et les dernières nouvelles nous annonçaient l'encerclement de l'Alsace.

Le matin du 25 novembre, les goumiers marocains – installés au presbytère depuis 8 jours sortent et sans un coup de fusil : nous étions libérés !

Par contre, en soirée, un char français ayant aperçu des silhouettes dans la direction de la chapelle des Vés tire en cette direction. C'est le dernier coup de canon au Ménil.

Malgré la Libération, les champs de mines restent dangereux – bien que des bénévoles avaient commencé le déminage.

Le passage derrière la maison Kohler était particulièrement dangereux.

Déjà, lors de l'évacuation du Thillot, il y eut plusieurs blessés.

Peu de temps après la Libération, un camion de l'armée qui nous ravitaillait en farine, a sauté sur une mine en ce lieu, faisant plusieurs blessés. L'avant du camion était détruit.

 

Toujours en cet endroit, Camille Mourot est tué le 16 février par une mine à crémaillère – anti-char. Jean Chanal est tué par une mine individuelle au Frénat le 2 mars. Il avait 29 ans.

 

Durant toute cette période, la municipalité du ménil, le corps local  des sapeurs-pompiers et la population a fait le maximum pour aider toutes les personnes défavorisées.

 

Cette rétrospective des événements concernant la Libération du ménil ne concerne que le Centre du Village. Chaque quartier de la commune  a eu son "histoire".