B.M. 2012 RECIT DE MR GORDON HEMMINGS

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Crash du 5 février 1944

 

Quand nous touchâmes le sol, l'équipement radio se détacha et écrasa mon genou droit contre le côté tranchant du seuil  de la porte dans la  carlingue, provoquant une  blessure dont la cicatrice est toujours apparente. Ainsi ma jambe était coincée, et en une fraction de seconde, le carburant qui s'échappait des tuyaux rompus de l'aile s'embrasa et le feu se répandit rapidement jusqu'aux autres fuites dans les tuyauteries qui allaient de la poutrelle principale à l'arrière de l'appareil où je me trouvais coincé. Sortir ou brûler vif.. alors en martyrisant mon articulation du genou jusqu'à un angle impossible, je réussis à m'appuyer contre le poste radio fracassé et à  le soulever suffisamment pour libérer ma jambe. L'avant de l'appareil n'était plus qu'un enchevêtrement de débris en flammes, impossible de passer  alors il fallait traverser le rideau de carburant en feu pour atteindre la porte arrière.

 

J'avais encore mon casque sur la tête et les lunettes relevées sur le front, alors je les ajustai pour me protéger les yeux et m'élançai à travers les flammes. Comme je tentais de m'éloigner en rampant de l'appareil, je réalisai que mon casque imbibé de carburant s'embrasait, alors je l'arrachai et le jetai au loin. A cet instant je ne réalisais pas que j'avais subi de graves blessures, ma première préoccupation était de fuir les balles qui explosaient sous l'effet de la chaleur. Nous nous étions écrasés dans une  épaisse forêt de sapins, alors je cherchai le plus gros tronc en vue pour me réfugier derrière.

C'est alors qu'arriva  l'instant le plus curieux de tout l'épisode. Une seule idée me hantait " je dois me diriger vers le sud" Alors je sortis de ma poche poitrine un crayon, sur lequel était fixée une pince magnétique, un de nos objets de survie. Elle possédait un petit cran en son centre de gravité et mise en équilibre sur le crayon, elle pointait vers le nord. Pour la  seconde fois en quelques minutes, ma vie était sauvée, comme vous allez le voir par la suite. Je jetai un coup d'oeil vers les débris, devenus à présent un brasier infernal, et ne voyant rien bouger à proximité, j'étais persuadé d'être le seul rescapé.

 

Je me mis en route direction sud, ce qui en l'occurrence me dirigeait vers le bas de la pente. C'était préférable car je pris rapidement conscience qu'il y avait quelque chose qui n'allait pas du tout avec mon genou et dans la neige profonde, je ne faisais que trébucher, glisser ou rouler. A voir une trouée entre les arbres, il semblait que je venais de rejoindre par hasard une sorte de sentier qui allait dans la direction que je souhaitais. Après environ 800 mètres je trouvai une petite cabane en bois, qui s'avéra être un refuge de montagne, le seul abri, je m'en rendis compte plus tard, à des kilomètres à la ronde.

 

J'entrai et me trouvai dans une pièce unique de quelques mètres carrés, avec une petite table en bois brut, un banc et Dieu soit loué, un petit poêle en fonte. Contre un mur, une échelle menait à une ouverture dans le plafond, et en montant, je découvris que le grenier était bien fourni en bûches.

A ce moment je me rendis compte combien j'avais froid, alors je fis descendre un bon nombre de bûches et entrepris d' allumer un feu. Il y avait un petit tas de brindilles près du fourneau, je les cassai en petits morceaux pour les mettre dans le poêle. C'est alors que je m'aperçus que je n'avais plus de peau à la paume de ma main droite. Je dus donc casser les branches avec ma main gauche et mon pied, je déchirai mon Mae West au couteau pour en récupérer la doublure afin d'allumer le feu ; puis peu après, j'y ajoutai des bûches.

 

L'état de ma main gauche me préoccupait à présent, car bien que la paume fût intacte, le dessus de la main était gravement brûlé. Ceci me poussa à un examen plus complet, je réalisai que mon visage lui-aussi était brûlé, à l'exception de la région des yeux qui avait été protégée par les lunettes ; il semblait qu'un bout de mon oreille gauche manquait, sans doute là où mon casque avait brûlé. Je me rendis compte aussi que ma botte droite paraissait toute flasque, et je vis que mon genou saignait abondamment, le liquide qui emplissait ma botte était du sang. Je fis un pansement sommaire et nouai mon écharpe autour en serrant le plus possible.

 

Ce fut à ce moment que j'entendis quelqu'un s'approcher et appeler, et plein d'espoir, je me dirigeai vers la porte. Surprise, c'était l'opérateur radio Cardiff, qui après avoir erré autour du lieu du crash, était tombé sur ma trace et l'avait suivie. Lui non plus n'avait vu personne d'autre sortir des débris. Il était environ 23h30, alors comme il neigeait encore, nous avons décidé que nous n'avions rien de mieux à faire que rester au chaud dans le chalet au moins pour la nuit. Nous étions tous deux pas mal épuisés et nous nous sommes endormis par terre,  nous levant de temps en temps pour rajouter des bûches dans le feu.

 

Quand le jour se leva, nous fîmes le point plus en détail. Cardiff était grièvement brûlé autour des yeux, ses paupières étaient tellement enflées qu'il ne pouvait pas les ouvrir. En les entrouvrant à l'aide de ses doigts, il s'assura que sa vue n'avait pas souffert, mais ça ne changeait rien au fait que en tout état de cause, il était momentanément aveugle. Maintenant la blessure à ma jambe se faisait sentir et je ne pouvais absolument pas appuyer dessus. Je trouvai un bout de branche parmi le bois dans la cabane qui allait me servir de béquille, ainsi je pouvais me déplacer.

 

Le fait d'aller vers la porte et de l'ouvrir anéantit le peu d'optimisme qui me

restait : certes la neige avait cessé de tomber pendant la nuit, la visibilité était assez bonne mais il n'y avait rien à voir ! En dirigeant mon regard vers le bas de Le fait d'aller vers la porte et de l'ouvrir anéantit le peu d'optimisme qui me s pentes, je ne voyais que des étendues boisées couvertes de neige. Pas la moindre maison, aucun indice de fumée s'élevant dans le ciel et un silence tel que je n'en ai jamais connu avant ou après dans ma vie. Nous avons ouvert nos paquetages de survie et mangé quelques pastilles Horlick en guise de petit déjeuner.

 

Maintenant, il était temps de discuter de notre situation sérieusement, mais dès que nous abordâmes le sujet, il n'y avait pas grand chose de positif : Paddy ne voyait plus et je ne pouvais pas marcher. J'aurais pu me déplacer avec ma béquille de fortune sur sol plat et sans neige, mais sur ce type de terrain en pente, c'était hors de question. Nous allions devoir rester ici. Au fil des heures matinales, nous caressions l'espoir que quelqu'un ait entendu le crash et vienne voir ; je ne pense pas que nous réalisions dans quel endroit isolé nous nous trouvions. Comme la soif nous tenaillait, nous avons avalé de grosses gorgées de neige, seulement pour nous rendre compte que ça n'étanchait pas du tout cette soif. Mais de la porte de la cabane, je pouvais distinguer le cours d'un ruisselet où il me semblait voir couler un filet d'eau. Dans notre sac de survie, il y avait un sachet étanche, alors Cardiff s'aventura en suivant mes indications "un peu à droite, tout droit.." jusqu'à ce qu'il arrive au ruisseau et remplisse le sachet.

 

Au fil de la journée, mes blessures me tourmentaient vraiment de plus en plus et je réalisai que nous allions probablement mourir là. De façon étrange, je parvenais à accepter ce sort et je m'installai dans une sorte de paix résignée, je n'avais pas particulièrement peur. Je n'avais jamais beaucoup cru à une vie dans l'au-delà, et là je ne trouvais pas déplaisante l'idée de sombrer dans l'oubli. Cependant, dans le cours de la journée, avec des allées et venues incessantes vers la porte, dans l'espoir vain d'une perspective différente, je compris que la neige était devenue dans ma tête un ennemi quasiment physique. Depuis ce jour, je voue aux gémonies la neige avec une intensité difficile à exprimer qui va bien au delà du sentiment normal induit par les problèmes hivernaux.

 

Le seul point positif dans notre situation était l'abondance de bûches dans le grenier, alors au moins nous avions chaud, ce qui était le plus important au vu de nos blessures. Comme les heures s'étiraient, nous nous résignâmes à une autre nuit semblable à la précédente.

Alors arriva la première lueur d'espoir. Si faible que nous n'en étions pas sûrs, nous avons cru entendre des voix. J'empoignai ma béquille et clopinai jusqu'à la porte. Oui, aucun doute, quelque part au loin, il y avait d'autres êtres vivants.

 

Je sortis le sifflet accroché à la boutonnière supérieure de ma veste de combat et soufflai de toute la force de mes poumons. Une inspiration et un autre coup de sifflet et là, présumant que les inconnus devaient être français, je hurlai " au secours" encore et encore. Je ne compris pas ce que l'on cria en réponse alors je continuai à donner des petits coups de sifflet. Quelques minutes plus tard, des silhouettes apparurent à travers les arbres, et une demi douzaine de Français, des adolescents et des jeunes d'une vingtaine d'années arrivèrent à la cabane. Etais-je content de m'être spécialisé en langues modernes à l'école ?

 

Les gars ne semblaient pas ravis de nous voir dans ce piteux état et selon eux, l'objectif principal était de nous protéger des griffes des Allemands. Après un certain temps de discussion, je réussis à leur faire admettre que nous n'étions pas en état de penser à nous échapper et que notre priorité était de nous faire soigner. Dès que ce fut clarifié, tout alla très vite. Ils expliquèrent que le trajet jusqu'aux premières maisons était long et qu'ils devaient redescendre chercher des traîneaux pour nous transporter. Cela prendrait du temps. Je répondis qu'après avoir perdu espoir pendant si longtemps, nous n'en étions pas à quelques heures d'attente de plus. Alors ils s'en allèrent en nous adressant des  paroles d'encouragement. A cette heure, le jour déclinait, mais comme la nuit précédente, c'était la pleine lune, ce soir, le ciel était si clair qu'on se croyait en plein jour, alors nous savions qu'ils n'auraient pas de problème de ce côté-là.

 

Finalement, nous entendîmes à nouveau leurs voix et ils réapparurent avec des renforts et 2 traîneaux. Ils nous chargèrent dessus, nous emmitouflèrent dans des couvertures et nous attachèrent solidement. Tandis que nous progressions le long des pentes, nous en réalisâmes la nécessité, car la grande partie de l'équipe de sauvetage se trouvait à l'arrière, occupée à retenir les traîneaux avec des cordes pour qu'ils ne dévalent pas. Mais ils semblaient habitués à ces conditions et je me contentai de faire confiance en leurs capacités. Après un bon laps de temps, nous sortîmes du couvert et en bas je pouvais distinguer quelques maisons. Nous atteignîmes la première, et on nous transporta à l'intérieur pour nous déposer sur des matelas par terre.

 

Bizarrement, il n'y avait aucun meuble dans la maison, aucun tapis au sol et les gens semblaient aller et venir comme bon leur semblait. Quelques minutes plus tard deux soldats allemands entrèrent, me demandèrent en passant si nous étions armés et après leur avoir garanti que nous ne l'étions pas, ils repartirent comme si nous ne les intéressions pas particulièrement.

Deux des Français sortirent avec eux et revinrent peu de temps après nous dire qu'ils étaient partis s'occuper de notre transfert d'ici. Je me souvins alors que les sacs de survie contenaient du véritable argent français, environ la valeur de 70 livres sterling dans chacun (ça correspondait à 3 mois de salaire moyen de l'époque) Je pris les 2 sacs et les donnai à l'un des Français en lui demandant de distribuer l'argent et de se débarrasser du reste des sacs.

 

Finalement les 2 soldats revinrent,  on nous sortit et on nous  chargea dans les voitures qu'ils avaient apportées. Après quelques kilomètres, nous sommes arrivés à l'endroit où le détachement allemand était cantonné et on nous fit entrer. Il y avait là le docteur français de la petite ville voisine de Cornimont, qui nous attendait. Cardiff fut installé sur une chaise dès qu'il arriva et après un coup d'oeil rapide, le docteur décida que je nécessitais des soins plus urgents. Ils me couchèrent sur une table, il découpa prestement ma jambe de pantalon du bas jusqu'au dessus du genou. Il l'examina quelques secondes puis dit en français "désolé mais je n'ai pas d'anesthésiant". Le jeune lieutenant allemand apparemment responsable avait dû comprendre, il traversa la pièce, prit ma main sur ma poitrine et me sourit.

 

Je n'avais pas besoin de paroles, j'agrippai cette main et me raccrochai à ma chère vie tandis que le docteur commença à s'affairer sur mon genou. A l'instant où le docteur en eut fini avec ma jambe, j'avais planté mes ongles dans la main de cet homme au point d'en retirer tout le sang mais il ne sourcilla pas jusqu'à ce que ce soit fini. Le docteur découvrit encore trois autres coupures sur ma tête, dont je n'avais même pas pris conscience, les pansa et expliqua que pour les brûlures, il valait mieux les laisser ainsi pour le moment. Il me fit une piqûre, et ensuite s'occupa de Cardiff..Puis à nouveau en voiture pour un trajet qui sembla interminable, mais en fait il n'y avait qu'une quarantaine de kilomètres.

 

Là à Epinal, il y avait un hôpital, une boisson chaude et vers minuit le sommeil du juste dans un vrai lit !